
Oh ... Et puis si !
Ce texte deviendra un jour un livre. Il ne tient qu’à vous d’en être informé.
Abondamment illustré, il incarnera mon ultime tentative de voir mes sillons se graver dans la mémoire collective. Je n’en tire aucune gloire, juste un sentiment d’accomplissement.
Pensez à me laisser vos coordonnées.
Chaque réalisation artistique engendre une réalité de laquelle rien ne transpire sur l’âpreté des épreuves vécues. Seul, le résultat témoigne d’une certaine félicité et gomme les difficultés rencontrées durant ce périple.
Pour vous faire partager les coulisses, j’aimerais vous dépeindre dans un premier temps ma situation en tant qu’artiste.
Prétendre à une place honorable dans la société et vouloir être un artiste sont deux objectifs difficiles à concilier. L’enseignement artistique serait même une orientation scolaire exclue d’office, si les parents se sentaient concernés par l’avenir de leurs enfants au point de leur imposer leurs choix. Les arts appliqués, à la rigueur, possèdent un certain vernis de professionnalisme, mais les « Beaux-Arts » évoquent davantage, dans l’esprit collectif, un lieu de perdition pouvant difficilement servir de creuset à une vocation sérieuse.
Cette image en partie péjorative, ne facilite pas la prise en considération d’une carrière.
Du fait que les préjugés ont la fâcheuse habitude de déborder du cadre qui leur est alloué pour éclabousser plus généreusement tous ceux qui gravitent autour de ce point d’impact, ne pas avoir été admis à l’École des Beaux-Arts ne m’exclue malheureusement pas des retombées radio-actives de ces jugements à l’emporte-pièce.
Il semble qu’à l’époque ou je me suis présenté, j’étais trop avancé dans une forme d’auto-académisme qui rendait mon esprit moins réceptif, c’est-à-dire moins sensible aux orientations dictées par le marché de l’Art Contemporain.
On aimerait penser qu’une aptitude particulièrement développée en dessin associée à des efforts assidus pour produire des œuvres de qualité suffise à poser les bases d’un avenir radieux, mais les choses sont bien plus compliquées.
Tôt ou tard, une confrontation avec la nécessité de gagner de l’argent s’impose et peu importe notre appétit en ce domaine, les obstacles on vite fait de se multiplier.
La vraie compétence nécessaire pour se sortir de toute situation difficile passe par la communication.
Une aptitude à convaincre est bien plus utile qu’une aptitude à produire.
Vous aurez du mal à l’entendre, mais nous sommes tous contaminés par une sorte de gène social qui étouffe notre libre arbitre. Nous sommes des assistés de la pensée.
Dans la mesure ou nous captons en quasi permanence celles des autres par les ondes médiatiques, cela nous laisse peu de place pour cultiver nos propres opinions et en laisse davantage aux influenceurs extérieurs.
De ce point de vue, la société fonctionne comme un hôpital psychiatrique. Afin d’obtenir une certaine cohésion communautaire, il faut engourdir nos facultés de discernement pour permettre les concessions indispensables à la vie de groupe. Assimilée à une forme de violence, la critique serait préjudiciable à la stabilité du plus grand nombre. « Heureusement », elle est noyée dans un bruit de fond sans fin qui annihile ses effets.
Je sais, un tel discours irrite un peu les oreilles et certains résistent mieux que d’autres à ce bain amnio-médiatique permanent.
La publicité est sans doute la forme la plus virulente et la plus affichée de cette intrusion.
Elle a pour conséquence de modifier nos comportements en s’insinuant dans nos actes.
Ainsi, une légère envie devient un besoin qui peut à son tour devenir impérieux (et viral comme par exemple acquérir le dernier I-phone dès sa sortie).
Le marché de la consommation est un marché ouvert à pratiquement tout sans distinction.
L’alimentaire y côtoie l’utile et le futile.
Si la création artistique n’est pas alimentaire, qu’en est-il de sa place ?
En concurrence directe avec une telle profusion d’offres soutenues par des moyens publicitaires considérables, je dirais qu’elle occupe une toute petite niche dans l’esprit du public.
Cela pour vous dire que l’Art (et par extension l’artiste) est supposé non-essentiel pour la bonne marche de la société. La part de rêve, qui devrait être son terreau naturel est assaillie de toute part par des illusions éphémères qui font miroiter toutes sortes de plaisirs, pourvu qu’on y consacre un budget conséquent.
Je pense que l’envie de s’exprimer est commune à tout individu.
Comme il est possible de s’ auto-proclamer « Artiste » sans l’obligation d’avoir suivi un cursus particulier, la tentation est grande pour beaucoup d’entre nous de franchir le pas en proposant nos œuvres aux regards d’un public.
Il en résulte un vivier insondable dans lequel des profiteurs puisent sans vergogne pour se remplir les poches en s’improvisant galeristes.
Cela peut sembler contradictoire, mais l’artiste en quête de reconnaissance, paye parfois au-delà du raisonnable pour montrer son travail. Entre le droit d’inscription, les frais de présentation et de voyage, il est largement pénalisé au moment de sa rencontre avec le visiteur. Ce dernier n’a d’ailleurs aucune obligation de devenir acquéreur, même si l’œuvre lui plaît.
Dans ce cas de figure, l’auteur aura gracieusement exposé ses œuvres pour les beaux yeux d’un public.
Pour sortir du lot, il faut être remarqué et devenir un poulain sur lequel on mise en communication.
Les galeries sont censées assumer ce rôle. Pour se maintenir, elles visent une clientèle d’élite, constituée principalement de collectionneurs avides de nouveauté. Leur nombre étant limité, la meilleure stratégie est de leur vendre des œuvres uniques et chères. Les galeries les plus frileuses se contenteront de proposer des signatures éprouvées et cotées tandis que d’autres initieront des carrières.
C’est là que la pratique de la gravure se heurte à une difficulté supplémentaire paradoxale. Le tirage en multiples exemplaires diminue la valeur de l’épreuve. On pourrait se glorifier d’ouvrir l’Art à un plus large public moins nanti, mais les mentalités étant figées, on ne fait que se priver de la seule clientèle existante.
Des efforts ont été faits et se poursuivent pour introduire l’estampe dans le cercle initié, notamment en numérotant les épreuves pour en diminuer le nombre (et augmenter le prix) et en apposant une signature. Des peintres renommés ont aussi dévié de leurs pratiques habituelles pour s’y adonner, concourant à sa mise en lumière.
Pendant ce temps, l’État se gargarise en entretenant une élite par des commandes officielles après l’avoir fabriquée de toutes pièces loin des attentes d’un public non-consulté.
Inévitablement, il existe une hiérarchie dans le paysage artistique. Certains artistes y occupent une place légitime en raison de leur talent et de leur parcours.
D’autres n’ont pas su négocier des opportunités qui ne ce sont peut-être même jamais présentées à eux ou qu’ils n’ont pas trouvé.
D’autres, enfin, ont réussi à convaincre sans réelle justification de leur talent.
C’est là que la capacité de discernement si contrariée citée plus haut serait bien utile pour effacer le flou qui entoure chaque vocation artistique. Si un individu n’a pas confiance en ses propres goûts et se laisse manipuler, alors l’artiste avance en terrain miné.
Selon mon expérience, cet état des lieux confine une majorité d’artistes auto-déclarés au rang de la marginalité.
Comme peu de dénicheurs se soucient de séparer le bon grain de l’ivraie, un amalgame inévitable s’ensuit et produit des obstacles supplémentaires en fragilisant encore plus la place de certains vrais talents dans la société.
Le premier grain de sable qui a stigmatisé ma bifurcation vers la marginalité est survenu le jour de mon conseil d’orientation en fin de scolarité.
Jusque là, j’avais été relativement épargné par un anonymat discret, obtenu grâce à des résultats moyens et une attitude circonspecte.
A l’instant d’exprimer mes ambitions pour l’avenir, qui pour moi semblait se résumer en un seul mot, je me suis aperçu que le sens d’un même mot pouvait être interprété différemment selon l’interlocuteur assis en face de moi et en fonction de ses motivations.
Avec le recul, je me dis que le moment le plus décisif de ma vie se résume à un dialogue de moins de cinq minutes avec un inconnu qui doit cocher des cases pour bien remplir son planning.
Féru de dessin, je me suis donc retrouvé en route pour un lycée technique en bâtiment, prêt à manier la truelle et à tracer des plans basés sur des calculs mathématiques.
Après un an de laborieux efforts, il a été conclu que je ne remplissais pas les conditions pour persévérer dans cette filière et mes parents ont récupéré le rejeton sans trop savoir quoi en faire.
L’implication des parents n’est pas toujours facile.
Rien ne les prépare à prendre des décisions importantes au pied levé et en cas de déraillement, ils ne sont pas supposés détenir une solution de repli prête à l’emploi.
Certains impératifs de calendrier ou de moyens financiers ne les poussent pas toujours non plus dans la bonne direction.
A travers mes yeux, l’épisode qui a suivi ressemble à une arnaque avec pignon sur rue.
Une sorte de digression homologuée qui s’est substituée à un véritable enseignement. Si j’y ai appris quelque chose, ce fut rudimentaire, et repose essentiellement sur ma pratique. J’ai donc rejoint un Centre de formation artistique privé et probablement cher pour ce qu’il proposait.
A part quelques directives et des notes, je n’ai rien retiré qu’on puisse qualifier de « formation », ni qui mérite qu’on s’y attarde.
J’ai quand même attendu un an et un peu plus avant de prendre le large. Ce départ précipité en cours d’année a au moins fait économiser un peu d’argent à mes parents.
Une période de flottement de quelques mois s’en est suivie avant mon départ pour le service militaire.
On ne choisit pas toujours la meilleure circonstance pour prendre une résolution. La mienne a été d’emporter dans mes bagages un rotring et de quoi dessiner en me convaincant que je devais pratiquer pour garder la main.
Transporté dans une région plus froide, le dépaysement fut double. Le choc initial passé, je me suis accommodé de la situation et j’ai pu glisser quelques séances de dessin dans mon emploi du temps.
Je n’évoque ici, bien entendu, que les épisodes de ma vie qui ont joué un rôle dans mon évolution artistique.
Jusque là, j’avais pratiqué plusieurs techniques sans réellement m’y attarder. Je n’avais pas de projet précis et l’Art n’était pas encore en point de mire.
Je voulais juste continuer à pratiquer ce que je savais faire le mieux : le dessin.
Le rotring était un reliquat de mon année dans le dessin industriel en bâtiment. Il prenait peu de place et était d’un maniement agréable.
Il est clair que j’ai été fortement influencé par l’ambiance dans laquelle je baignais après m’y être heurté. Mes premiers sujets étaient le reflet de mes pensées.
Ce coté révolté et irrévérencieux n’a cependant pas nuit à mon séjour, et mes dessins ont circulé librement à divers échelons jusqu’à de hauts gradés. Ils étaient plutôt sombres et outrageusement hachurés.
Le temps à ensuite joué son rôle en cicatrisant mes émotions et mon graphisme s’est affirmé.
Cette accoutumance m’a conduit à envisager d’autres horizons.
Après la période des classes, on m’a attribué un travail dans les bureaux comptables avec logement attenant pour deux, constitué d’une seule pièce de 10 m2 et la mission complémentaire, purement symbolique, de surveiller le coffre-fort en permanence.
C’est dans cet espace restreint que j’ai employé une partie de mes nuits à dessiner assidûment.
Le matin, je trouvais refuge dans un local d’optiques où j’étais censé entretenir les précieuses jumelles entreposées entre deux manœuvres. J’en profitais pour somnoler la tête appuyée contre le radiateur, ma prestation n’étant pas si indispensable que ça.
De santé fragile dans ce climat frigorifiant, j’ai fait plusieurs séjours à l’infirmerie où j’ai côtoyé quelques objecteurs de conscience en attente ou avec l’espoir d’être réformés.
J’avais vue sur des bâtiments désaffectés que j’ai croqué pour passer le temps.
Comme les meilleures périodes de la vie ont une fin, ainsi que les pires, le jour de la quille est enfin arrivé, avec retour dans les foyers imminent.
J’avais pris le pli et j’ai continué sur ma lancée avec cette fois-ci une intention artistique.
Cette activité pourtant visible mais me détournant d’une recherche d’emploi, n’était pas du goût des parents. Mon insistance a même instauré un climat tendu où sourdait le reproche en permanence.
De guerre lasse, ils m’ont proposé de loger dans un deux-pièces adjacent à un commerce d’alimentation dont ils avaient la gérance. Ce détachement géographique m’a un peu libéré l’esprit et j’y ai fait l’essentiel de mes dessins à la plume.
Ma première vraie déconvenue intervint peu après avoir franchi les portes d’une galerie avec sous les bras ma production d’une vingtaine de dessins.
J’avais fréquenté ce lieu bien avant en tant qu’acheteur de fournitures et j’y avais également assisté, sur le point de partir pour le SM (service militaire), au vernissage d’un autre artiste (dessinateur avant de devenir graveur) dont c’était le premier contact avec un public. Son succès mérité, qui annonçait les prémices d’une carrière internationale, m’avait fortement influencé dans mon choix d’avenir.
La plus grande partie du local était consacrée à la vente d’articles pour les beaux-arts. Le sous-sol, constitué de salles voûtées en enfilade et en pierres apparentes, était la galerie pour des expositions ponctuelles. Une autre salle au rez-de-chaussée accueillait en permanence des estampes et y trônaient une presse taille-douce et une autre pour la lithographie, toutes deux en état de servir. Un étroit corridor dans le prolongement de la porte d’entrée la séparait du magasin.
J’ai reçu un accueil frileux, mais le galeriste a reconnu la qualité technique de mon travail. Il était plus dubitatif sur sa qualité commerciale.
J’imagine que c’est sur ce premier examen qu’il s’est basé pour mesurer l’étendue de son engagement.
Il a effectivement exposé mes dessins, sommairement présentés sous verre dans l’étroit corridor, sans éclairage approprié et sans la moindre indication qu’un évènement avait lieu.
Au bout d’un temps respectable, j’ai récupéré mon bien sans le moindre écho d’une quelconque réaction.
Après tous ces efforts fournis dans une solitude forcée une certaine amertume s’est définitivement installée dans mon esprit. Je n’avais que vingt ans et des poussières.
J’ai une personnalité insistante mais fragile. Tout cela se passe bien avant l’omniprésence d’Internet et j’ignorais presque tout de l’ordinateur. Mon horizon était donc limité. Même ma pratique du dessin n’était pas adaptée au monde du travail et pas question de lâcher la seule activité à travers laquelle je me sentais vivre.
Je n’ai pas complètement tourné les talons et le galeriste m’a encouragé à aborder une autre activité qui selon lui en était le prolongement logique, c’est-à-dire la gravure.
Il m’a expliqué quelques rudiments et c’était reparti pour un tour.
Graver au burin n’a rien à voir avec le dessin. Ce dernier est une condition essentielle, mais inciser du métal présente d’autres difficultés qu’il faut maîtriser.
Bien qu’autodidacte, je n’étais pas novice en dessin et j’ai très vite projeté mon perfectionnisme sur ce nouveau support. Le résultat fut bluffant, mais éprouvant. J’avais atteint en dessin un tel niveau de finesse qu’il m’était impossible d’obtenir le même résultat sur cuivre. Cette frustration m’a longtemps accompagné.
Si l’avantage de l’estampe est d’en diminuer le prix par la multiplication des tirages, le temps qu’il faut consacrer à graver la matrice est bien plus considérable, surtout au burin et surtout dans le style que je pratique.
J’ai surmonté beaucoup d’obstacles, mais j’ai fini par m’écrouler.
Une bonne grosse dépression, liée en partie à d’autres évènements extérieurs, mais qui m’a débouté de mon avenir.
Elle est intervenue pendant que je réalisais ce qui reste ma gravure la plus ambitieuse sur cuivre.
Il faut savoir que le cuivre ne se grave pas comme on dessine sur une feuille de papier.
Sur celle-ci, on peut suivre en temps réel toutes les étapes et on peut rebondir selon son inspiration en fonction de ce qu’on a sous les yeux.
Sur le cuivre, on porte l’image dans sa tête aussi longtemps que nécessaire, en l’occurrence, huit mois.
La surface constellée de tâches d’oxydation au contact des doigts ne permet pas une vision claire du rapport de force qui se noue entre le blanc et le noir.
Difficulté supplémentaire, des effets de lumière jouaient un rôle crucial dans mon projet et les zones encore vierges faisaient écran à la vue d’ensemble, déjà compliquée à discerner sur une surface mordorée.
Des évènements liés à un voisinage dangereux ont fini de m’anéantir, et j’ai été rapatrié d’urgence chez mes parents.
Après un temps de convalescence, j’ai répondu à une annonce pour rejoindre le monde du travail.
Une longue période de plusieurs années m’a tenu éloigné de ma passion artistique.
J’ai quand même réussi à préserver ma pratique du dessin, avec d’autres outils selon mes emplois.
Des épisodes de travail, de chômage et de stages se sont succédés. Je suis même resté en couple pendant trois ans. J’aurai ainsi goûté aux différents ingrédients d’une vie normale, suffisamment pour me convaincre qu’ils n’étaient pas compatibles avec ma personnalité.
Je ne dénigre pas les personnes qui vivent une vie normale, mais avoir une passion bouleverse le sens même de la vie. Produire quelque chose de ses mains est déjà gratifiant, mais investir tout son esprit pour accomplir une œuvre qui dépasse ce que vous auriez pu imaginer vous procure une sensation de bien-être telle que vous désirez la partager avec un public.
L’échange est moins intense que pour un comédien sur une scène, mais la satisfaction de transmettre une émotion est quand même bien présente.
Le premier rayon de soleil dans ce paysage monotone fût une rencontre tout à fait fortuite avec quelques plaques de Plexiglas déposées sur un trottoir.
J’ai assez rapidement envisagé le parti que je pourrais en tirer et je me suis livré à quelques expériences couronnées de succès.
J’avais besoin de nouveauté, d’un aiguillon pour me remettre en selle et ce support transparent et inoxydable a parfaitement rempli ce rôle.
C’était comme retrouver les sensations du dessin avec un contrôle visuel constant. Ce qui ne gâtait rien, la transparence facilitait l’utilisation d’un modèle et d’une façon générale cette matière dure convenait merveilleusement pour un travail fin et précis.
Peu de temps après, une proposition relayée par une relation à fini de me remettre le pied à l’étrier (après la selle, c’était plutôt bienvenu).
Une galerie d’art cherchait un graveur capable d’interpréter des sujets animaliers à partir de modèles exécutés en dessin par un artiste reconnu, mais disparu.
Ce fut pour moi l’occasion de peaufiner ma technique en me faisant un peu d’argent de poche.
Je n’étais pas en situation de me montrer gourmand : ni alors, ni depuis !
Je gravais en parallèle des sujets personnels qui prenaient place au fur et à mesure dans la galerie citée plus haut. Une moindre consolation qui pour autant ne générait pas énormément de ventes.
C’est par ce biais que j’ai rencontré la première personne providentielle qui, en sa qualité d’artiste animalière et organisatrice, cherchait des artistes pour participer à une exposition collective sous l’égide du Muséum d’histoire naturelle. Elle devait se dérouler dans la Salle Capitulaire de la Cour Mably, lieu dévolu à ce type d’évènements par la ville de Bordeaux.
Après deux ans de préparation intense, car je n’avais pas grand-chose en relation avec le thème animalier dans mes cartons, je fus en mesure d’exposer.
J’avais tout un mur à ma disposition où j’ai pu présenter 18 œuvres (dessins et gravures). J’ai eu également le privilège de voir un de mes dessins utilisé pour l’affiche et des banderoles de grandes dimensions.
Enfin, pour cette première prestation avec public, j’ai décroché un deuxième prix du jury, le premier étant attribué à un sculpteur à titre posthume, ainsi que le prix du public à la suite d’un vote.
J’étais provisoirement rassuré sur ma capacité à intéresser un public.
Mon choix du thème animalier a perduré.
Bien qu’obsédé par des considérations techniques et tout entier dévoué à l’usage du trait, exprimer des émotions a toujours été la finalité de ma démarche. L’animal en particulier mais aussi la nature dans son ensemble furent d’excellents vecteurs de communion.
Je n’ai aucune velléité intellectuelle. Mes raisonnements s’appuient sur le bon sens, autant que je puisse en juger. C’est donc ma sensibilité qui gouverne ma pensée artistique.
Pour des raisons que j’ai évoquées en début de récit, je me méfie du sens qu’on prête aux mots et à l’importance qu’on leur donne.
Je me qualifie d’artiste pour des raisons conventionnelles mais serais incapable de me situer par ordre de valeur. Heureusement, celle-ci est fluctuante avec le temps et j’ai moins l’impression d’être un usurpateur en me désignant ainsi.
J’avais lancé quelques grappins ici ou là par courrier et l’un d’eux a accroché la deuxième personne que je peux qualifier de rencontre providentielle. Il était le président d’une association ayant pour vocation de faire connaître des graveurs œuvrant dans le domaine particulier de l’ex-libris. Il a tilté sur ma modeste tentative pour attirer son attention, c’est-à-dire une estampe en miniature où je faisais étalage de ma finesse d’exécution. Ni une ni deux, il m’a invité à participer à un salon de gravure qu’il coorganisait à l’autre bout de la France.
Si je devais me référer à ces deux premières expériences pour présumer de la suite, mon avenir se serait annoncé sous les meilleurs auspices. Hélas, j’ai mangé mon pain blanc avant le noir.
J’étais quand même dans le grand bain, même si en réalité je n’ai jamais quitté le petit bassin.
De fil en aiguille, j’ai continué à sillonner la France au gré des opportunités avec des résultats commerciaux inégaux et rarement rentables. Plus on se déplace loin, plus les frais s’accumulent et sont difficilement rattrapables.
Il existe un texte de loi qui prône un droit de monstration, mais son application est laissée à la discrétion des organisateurs. Certains ne peuvent pas l’appliquer, parce qu’ils n’en ont pas les moyens, d’autres, plus institutionnalisés font la sourde oreille en se sachant en position de force.
Avant d’atteindre une certaine notoriété, l’artiste est un quémandeur et à ce titre, ne peux pas revendiquer grand-chose. Il est donc condamné à un parcours chaotique, livré au bon vouloir des bonnes volontés.
Cette situation mise à part, il faut quand même reconnaître que ces bonnes volontés existent bel et bien et que rien ne les obligent à vouloir créer des passerelles entre les artistes et un public. Tout est ensuite affaire de motivation et de générosité.
Je dois ici ouvrir une parenthèse pour saluer l’implication de mon frère et son soutien au cours de ces dernières années. A l’époque de l’exposition à Mably, j’avais déjà 48 ans et mon frère en était au début de sa retraite. En prenant à sa charge les différents aspects de nos périples, il m’a permis de me concentrer sur ma tâche et de la rendre possible financièrement. Je n’ai pas toujours eu une voiture et quand c’était le cas, elle n’aurait pas supporté d’aussi longues distances.
L’idée de voyager seul n’était pas non plus très attirante.
Je pourrais citer quelques épisodes marquants qui ont émaillé ce parcours combatif.
Par exemple, j’ai eu le privilège de représenter ma région en réalisant une gravure destinée aux souscripteurs d’une association de graveurs parisiens, à l’occasion d’une exposition consacrée aux graveurs de Gascogne, et aux cotés d’artistes d’une notoriété bien plus intimidante que la mienne à la Fondation Taylor à Paris. Cette prestation était un remplacement au pied levé d’un artiste mondialement reconnu (Philippe Mohlitz), qui est malheureusement décédé peu avant l’évènement. La souscription, traditionnellement, devait être réalisée par deux artistes invités. J’ai eu ce privilège de la partager avec un autre artiste Bordelais que j’ai cité plus haut en mentionnant son vernissage et qui a eu la carrière internationale attendue, en l’occurrence : Gérard Trignac, dont j’admire toujours le travail.
Avant cela, j’avais eu l’autre privilège de recevoir un prix accompagné d’un article fourni (avec en prime une première de couverture) décerné par la revue spécialisée « Art et Métiers du Livre » à l’occasion d’une exposition collective organisée par une graveuse passionnée. Gravure Passion en était le titre.
J’ai obtenu deux prix en participant assidûment à un salon animalier de haute tenue à Bry-sur-Marne.
Une amie de longue date, mais longtemps perdue de vue, m’a fait l’inestimable cadeau d’une rétrospective en profitant de sa position au sein de la ville de Bouliac et ainsi de suite…
J’ai aussi une amie chère parmi quelques collectionneurs de mes œuvres qui me confortent dans l’idée que je ne suis pas inutile.
Si on se réfère à mon parcours sous l’angle administratif, je suis un glandeur. Si on regarde la galerie de toutes mes créations, j’espère que cette impression sera atténuée.
A l’heure de la retraite, le bilan de mes activités pèse peu et mes chances de fortune se réduisent à un minimum attribué à toute une classe sociale sans distinction.
Heureusement, je ne suis pas attaché aux biens matériels : juste le nécessaire.
L’important est que je sois suffisamment libre dans ma tête pour entamer un dernier chapitre et pour me stimuler davantage, en abordant une nouvelle pratique artistique plus en adéquation avec mes aptitudes physiques déclinantes, consécutives à une maladie incontournable appelée la vieillesse.
Seule une usure incapacitante pourrait me détourner de ma vocation.
A l’ère du numérique, j’ai encore un train de retard, mais je ne tiens pas à le rattraper, d’une part parce qu’il va trop vite et d’autre part parce que sa destination ne m’intéresse pas.
Il est maintenant possible de générer des images d’une qualité bluffante rien que par le dialogue.
Cette innovation ouvre la porte de la création à des personnes dépourvues jusqu’alors du moyen de s’exprimer, et ouvre des boulevards à ceux qui veulent gagner du temps. Il existe cependant un bémol. Tout cela n’est possible que par la compilation d’œuvres existantes.
A l’image de la nature, l’IA recombine des éléments épars pour créer une nouvelle réalité. Une question d’éthique pèse sur cette nouvelle approche, et bien que le combat soit perdu d’avance, les détracteurs sont nombreux.
Ce qui m’inquiète le plus est l’amalgame par manque d’informations. Il est si facile de stigmatiser une pratique sans faire preuve de discernement.
Un vrai travail de fourmis risque d’être mis au même rang qu’une performance d’ordinateur.
Si on ne peut plus se prévaloir de nos efforts alors que la valeur financière de nos œuvres est déjà sous-évaluée, que va-t-il nous rester ?
La pratique numérique qui me concerne s’exerce sur un écran tactile sur lequel il est possible de dessiner avec un stylet.
En conséquence, chaque acte résulte d’un geste et si je fais un dessin où le trait domine, cela me demande autant d’efforts que sur le papier et autant de temps. Le principal avantage est que je peux changer d’échelle à tout moment et traiter des détails comme si j’avais une énorme loupe pour y regarder de plus prés. Je peux ainsi gérer l’amplitude de mes gestes.
Le stylet est un outil multifonctions qui imite plusieurs outils conventionnels.
Le pinceau, le crayon, l’aérographe, la gomme, le fusain, le feutre … sont autant de facettes que je peux exploiter en passant facilement de l’une à l’autre.
L’introduction de la couleur est également pour moi une grande nouveauté et un défi. Des palettes optimisées permettent de l’appréhender de façon intelligente en encourageant des raisonnements qui en rendent l’usage plus constructif.
Enfin, toutes sortes de manipulations de l’image sont possibles et représentent un immense champ d’investigations qui devrait m’occuper jusqu’à mon dernier souffle sans que j’en fasse le tour.
Issu d’un milieu défavorisé, je n’accorde pas beaucoup d’importance à l’unicité des œuvres d’art.
Je trouve que la spéculation exercée sur leur dos et la façon dont elles sont transformées en valeur refuge, et maintenues dans ce statut par des moyens artificiels, nuisent à leur valeur initiale qui ne devrait rendre aucun compte à l’argent.
Je plaide pour que chaque personne qui éprouve une émotion authentique puisse s’en approprier une image de qualité capable de restituer ce qui fait sa profondeur.
Dans le cas de l’estampe, ce sont autant d’originaux qui ne trahissent pas les intentions de l’artiste puisqu’ils ont été conçus dès le départ pour être ce qu’ils sont.
L’estampe numérique ne déroge pas à cette constatation.
Je m’aperçois que je n’ai pas encore évoqué le cœur de mon activité.
L’authenticité de ma démarche repose sur mon implication et la singularité de mon approche.
Mon contexte de vie a déterminé le choix de la discipline. Celles nécessitant de vastes espaces et un matériel conséquent n’étant pas à ma portée, le stylo à encre de chine (rotring) inaugura ma première confrontation aux traits.
L’économie de moyens qui en résulte correspond mieux à ma personnalité qu’un éparpillement exubérant de couleurs, visant davantage à impressionner.
Ce huis-clos intellectuel à fait germer en moi une procédure qui a servi de base à mon évolution.
J’ai toujours été réfractaire à un enseignement extérieur. Ma difficulté d’assimilation liée au manque de concentration face à des distractions intempestives y est sans doute pour beaucoup.
J’ai donc eu la chance de bâtir sur un terrain vierge. Tandis que ma main se formait au maniement du trait, mon esprit se posait des questions essentielles. Pour rappel, j’évoluais à ce moment là sur une base militaire dont les objectifs étaient à mille lieux de mon épanouissement intellectuel.
Au moins, sans velléité artistique, mes dessins étaient-ils déjà sur la bonne voie en exprimant ma détresse. Le terme à retenir ici est « exprimer » et représente la première pierre posée à même le sol en guise de fondation.
Ma main à pris de l’assurance et s’est orientée vers plus de finesse. L’habitude a aussi tempéré mes émotions et je me suis un peu détourné des sujets tourmentés pour réfléchir à un avenir.
J’avais à ma disposition un moyen d’expression rudimentaire mais sensible. Mon premier sujet fut le visage humain associé à des manifestations de la nature légèrement surréalistes. Je me suis attaché au rendu des matières érodées par le temps.
La durée d’exécution d’un seul dessin pour un format moyen était si importante en croisant mes traits fins, que je me suis détourné des visages, pensant, peut-être à tort, que leur seul avenir possible serait sur commande et qu’ils seraient trop chers pour que je trouve des clients. Je suis donc resté focalisé sur la nature avec une prédilection pour les arbres.
Mon vocabulaire graphique s’est enrichi et mes traits ont commencé à se tortiller dans tous les sens donnant naissance à des trames de hachures expressives.
J’ai enchaîné les sujets, parfois animaliers, toujours interpellé par des notions de matière et de lumière exprimée par des trames. J’intercalais des œuvres abstraites reprenant ces notions dans le désordre pour mieux m’en imprégner à la façon d’un laboratoire.
En guise d’apothéose, je me suis lancé dans l’interprétation d’une peinture célèbre, dont j’avais pu observer l’original à Venise et en ayant pour challenge de traduire sa richesse picturale par un rendu graphique en noir et blanc aussi complexe que fin. L’exercice m’a demandé 200 heures de travail.
J’ai commencé alors à cerner mes limites. Bien que sommaire, mon aptitude à créer des compositions équilibrées de façon intuitive associée à une science du graphisme éprouvée m’a conforté dans l’idée que le trait était la bonne direction.
Je me suis cependant détourné du dessin pour aborder la gravure.
Pour des raisons exposées plus haut dans ce récit, une déconvenue sur mes chances d’obtenir un équilibre financier a fortement altéré mes ambitions. Il me fallait un nouveau départ.
La remise à niveau fut fastidieuse. On ne tient pas dans la main un burin comme on tient un crayon.
La première difficulté est l’affûtage. L’outil n’est pas prêt à l’emploi quand on l’achète. Mal affûté, il ripe dangereusement au point de risquer une blessure. Trop affûté, il pique du nez dans la matière et n’en ressort pas. Il faut émousser l’arête du bas très légèrement pour lui permettre de se déplacer en accrochant la matière. Une fois l’outil bien en main, il faut déployer une force contrôlée pour entamer une incision et la mener à terme sans mauvaise surprise. L’angle d’attaque en entrée et en sortie est déterminant pour un trait effilé. L’effort fourni ne se limite pas à une seule main. Dans le cas d’une courbe, les deux mains travaillent de concert. L’une fait pivoter l’outil tandis que l’autre fait pivoter la plaque gravée.
Une autre difficulté majeure est l’absence de visibilité induite par les traces de doigts sur la surface oxydable. Je me suis essayé à d’autres techniques telles que l’eau-forte mais la morsure de l’acide appliquée en même temps à une multitude de traits ne me convenait pas pour le traitement des détails. J’ai raté plusieurs bains qui ont gâché mon élan. Une procédure plus rigoureuse pour mesurer les ingrédients et le temps d’exposition à l’acide aurait été nécessaire. Elle était juste incompatible avec mon état d’esprit.
Pour les lecteurs qui ne connaissent pas les techniques de gravure, l’eau-forte consiste à recouvrir d’un vernis protecteur la totalité d’une plaque de zinc ou de cuivre pour pouvoir dessiner en grattant le vernis et mettre le métal à nu. En plongeant la plaque dans un bain constitué d’un mélange d’eau et d’acide, ce dernier creuse le métal aux endroits exposés et fait apparaître le dessin initial. La durée du bain et la concentration d’acide décident de la profondeur (et de l’épaisseur) de chaque trait.
Le temps de réalisation d’un dessin déjà considérable s’est vu traduit pour une gravure, en plusieurs mois selon le format et le contenu (une surface blanche étant moins gourmande en traits qu’une surface noire). Ma gravure la plus longue à duré huit mois consécutifs.
Comme cela avait été le cas avec le dessin, une nouvelle rupture m’a éloigné de mes pérégrinations artistiques pour quelques années.
L’arrivée du Plexiglas dans ma vie a conforté ma singularité, ainsi que son association au burin.
Les temps d’exécution restent longs, mais le plaisir de graver est meilleur.
En travaillant sur une table lumineuse, je ne perds pas de vue mes objectifs et je grave en fonction de ce que j’ai sous les yeux.
Sous l’impulsion de ma première exposition, je suis resté fidèle aux animaux en essayant de les extraire de leur contexte habituel pour éventuellement mieux délivrer des messages.
Je ne suis pas à ce point militant pour la cause animale, mais j’ai du respect pour nos colocataires qui n’ont rien demandé et sont quand même asservis à la sauce humaine.
Mon dernier outil en date (sur ordinateur), me projette dans un paysage déjà bien encombré. J’y perd ma singularité et bien que motivé par tout ce que j’ai à découvrir, je ne suis pas certain de conserver l’intérêt de ceux qui ont un peu suivi mon parcours. Je suis à nouveau confronté à l’inconnu avec dans mes tiroirs quelques vieux projets inaboutis par manque de confiance en moi.
La tâche semble ardue, mais pour la première fois, je vais pouvoir créer sans me préoccuper de l’aspect ingrat de ce genre de vocation : l’argent.
Dans mon approche de ces différentes techniques, certaines facultés innées sont restées instinctives. J’arrive à recopier fidèlement sans trop de difficulté. Dans le pire des cas, tant que quelque chose ne colle pas dans mon dessin, je le ressens avant même d’être capable de le rectifier. Il se produit le même phénomène quand je dois équilibrer une composition. Si elle est bancale, elle me cause un malaise. J’ai donc ancré en moi un certain sens de l’esthétique, qui se développe avec le temps et par l’expérience. Mon champs d’action reste cependant académique, malgré mon absence de formation. Dans ces limites, ma raison intervient quand j’analyse après coup pour tirer des leçons et ma démarche se nourrit de ces constatations.
Tout artiste finit par se délimiter un champs d’investigation avec des objectifs à atteindre et des moyens à développer. Quand je pratiquais le dessin à la plume, j’étais intrigué par les dualités (le noir et le blanc, la ligne droite et la courbe, les espaces ouverts ou fermés). Ma main agissait comme un potentiomètre pour gérer le passage de l’un à l’autre. J’avais émis une théorie selon laquelle une zone grise uniforme observée de loin pouvait s’enrichir de multiples variations examinée de prés. Le mouvement et la lumière semblaient animer la surface en apparence unie en ajoutant des nuances subtiles réservées aux plus observateurs. Il suffisait pour ça de varier l’épaisseur, la forme et l’écartement des traits pour créer des zones de hachures distinctes, se mettant mutuellement en valeur tout en restant dans la même tonalité.
La seule nature d’un trait, appliqué ou hésitant, ou exprimant la rage, est déjà capable d’influencer notre ressenti sans autre artifice et offre des combinaisons infinies et passionnantes pour qui veut en percer le fondement.
Mais doit-on absolument visiter les coulisses pour apprécier la pièce ? Une part de magie ne risque-t-elle pas de disparaître si on décortique trop les étapes de préparation ?
Dans la mesure où tous les efforts convergent vers l’objectif final d’impressionner un public, il est peut-être mieux de préserver une part de mystère.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’un artiste qui s’investit, ne se contente pas d’accumuler les chantiers juste pour produire toujours plus. Il y a une recherche personnelle sous-jacente et un défi derrière chaque œuvre.
Imaginez vous en surfer allongé sur votre planche et guettant l’apparition d’une belle vague. Vous êtes littéralement prêt à décoller pour glisser sur la crête ou dans les rouleaux le plus longtemps possible et ces instants magiques deviennent votre seul objectif pour les sensations enivrantes qu’ils vous procurent.
Cette analogie reflète assez bien l’état d’esprit de l’artiste face à sa créativité. Quand la vague d’inspiration survient, l’esprit devient clairvoyant et chaque geste semble doté d’une volonté propre, évidente et juste.
Cet état de grâce est malheureusement limité dans le temps, comme la vague, et pour ne pas en perdre une seconde, l’artiste oublie tout ce qui l’entoure, y compris les crampes d’estomac consécutives à un repas manqué. Toute contrariété devient alors source de frustration.
Dans ces rares instants, la surface de travail n’est plus vierge, mais recouverte d’un voile qu’il faut retirer le plus vite possible avant que la projection de l’esprit ne s’estompe à la façon d’un rêve au petit matin. Le reste du temps, l’artiste compense par sa technique et son expérience en attendant la prochaine vague.
Cet ouvrage présente un large échantillon de mon travail d’artiste au fil des années.
Certaines images seront accompagnées d’une légende puisée sur mon site.
Le texte que vous venez de lire comporte les nombreuses faiblesses d’un non-écrivain qui a refusé d’être épaulé par une IA pour mieux préserver son authenticité.
Un mélange d’amertume et de consternation ne vous aura pas échappé et certains chapitres sont probablement maladroits.
J’espère pourtant que vous trouverez du plaisir à les lire sans les juger trop puérils.
Comme tout artiste qui se respecte, je vis dans le doute et une constante remise en question.
Ce ferment est nécessaire pour progresser mais ne facilite pas la vie.
Il peut arriver qu’un excès de sincérité soit mal perçu dans une société dominée par la bienséance.
Ce texte est donc peut-être, aussi, un pari risqué.
A vous d’en décider.
Texte en fin d’ouvrage
Pourquoi suis-je un artiste ?
J’aimerais croire que nous sommes tous sensibles à un art ; qu’à chacun de nos sens correspond une discipline artistique ; que nous avons le désir de sublimer ce que nous percevons.
Je porte en moi une curiosité naturelle orientée vers ce qui m’entoure et je dispose d’une aptitude qui m’offre la possibilité d’exprimer ma propre vision du monde que nous partageons.
A force de pratique et de réflexion, j’ai amélioré cette aptitude pour en faire un mode d’expression en phase avec ma personnalité.
La curiosité est un puissant moteur pour acquérir de nouvelles connaissances. Elle nous pousse dans nos retranchements et nous questionne toujours davantage sur le pourquoi du comment appliqué à n’importe quelle notion.
L’Art est une lecture de l’âme. Mais qu’est-ce que l’âme ?
Un simple trait a la capacité de dévider sur le papier toutes nos émotions à partir d’un geste.
Nous signons de notre âme. Mais qu’est-ce que l’âme ?
Les couleurs influencent nos états d’âme. La musique agit sur notre caractère. Les parfums nous enivrent. La littérature nous transporte et pourtant, nous ne pouvons toujours pas expliquer une âme.
Une part de mystère subsiste et l’artiste la dispense autour de lui, rattaché à elle par sa sensibilité et sa capacité à l’exprimer.
Cela fait une excellente raison d’être un artiste, mais avons nous le choix ?
La société est un vaste théâtre où chacun joue un rôle. Nous avons des compétences variées et probablement toutes utiles à condition de savoir distribuer les rôles.
Celui de l’artiste est parfois nébuleux, difficile à cerner parce que justement il est là pour ouvrir une porte sur l’inconnu. Hors, on ne cerne pas ce qu’on ne connaît pas.
L’incertitude est antisociale. Elle fermente dans nos esprits et explose parfois pour bouleverser ce qui est établi. L’artiste peut aussi endosser ce rôle.
Je n’ai pas cette ambition.
Je ne résiste pas au plaisir de vous citer un extrait du tout premier article qui a été écrit me concernant :
« David : une richesse qui me confond, me conforte et me comble !
David apporte de l’eau à mon moulin (et quelle eau ! Une eau divinement torrentielle) il me permet d’affirmer, une fois encore, ma préférence, ma prédilection pour le Dessin. Il me permet de lui donner, une fois encore, la priorité sur la couleur (le Dessin dont Ingres a dit qu’il était la probité de l’Art). La Couleur c’est la sensation, le Dessin c’est l’intelligence et quand le choix s’impose, je prend toujours le parti de l’intelligence. »
Les tournures sont belles et le fond élogieux. Malheureusement, ce texte n’a pas transpiré de quelques alcôves pour se répandre au grand jour.
Il pourrait être ma profession de foi, si je m’autorisais des limites.
En réalité, je m’intéresse aujourd’hui à la couleur, mais je suis prévenu. Je ne pense pas que l’intelligence s’oppose aux sensations. J’ai un long passé avec le trait qui me vaccine en quelque sorte contre les engouements épisodiques sous l’influence d’une vision trop féerique d’un monde outrancièrement coloré. D’ailleurs, dans la nature, la couleur annonce parfois aussi le danger.
C’est par cette phrase sibylline que je prends congé de vous en espérant ne pas trop vous avoir ennuyé.