Capter l'attention

 

Le premier enjeu de tout artiste présentant une œuvre à un public est de capter son attention et de la retenir le temps de délivrer son message. Le regard est donc emprisonné à l’intérieur d’un périmètre aux dimensions de l’œuvre. La volonté de l’artiste va plus loin et propose un itinéraire. C’est le rôle de la composition. Pour appréhender la surface encore vierge, l’auteur use d’artifices pour structurer l’espace et disposer les différents éléments de l’image. Cette étape peut être instinctive ou reposer sur des calculs très élaborés, l’objectif étant de corréler l’ensemble et de lui insuffler une dynamique.
Ces artifices sont en réalité des postulats, hérités du passé ou édictés par l’artiste. Leur vérité est moins importante que leur rôle d’échafaudage pour aboutir à la création finale.
On peut citer la divine proportion ou nombre d’or qui fait intervenir des schémas mathématiques pour découper la surface et la doter d’axes de vision transformant l’image en parcours fléché.
J’ai personnellement une approche plus instinctive mais mes compositions sont rarement complexes. La technologie informatique offre des facilités en rendant possible le déplacement séparé et le redimensionnement de chaque élément après coup. C’est l’apanage de la modernité mais l’instinct a lui aussi besoin de se nourrir de théories.
C’est dans l’observation de l’œuvre achevée que je trouve les miennes et je me les instille de façon qu’elles ressurgissent dans mes travaux suivants.
Mon premier constat est l’avidité de l’œil à bouger en tous sens. Il ne se contente pas d’une station prolongée mais balaye en continue pour observer un élément dans les moindres détails.
Quand on pratique le dessin au trait, c’est une information utile puisque l’orientation des traits participe au mouvement de lecture, aussi bien au niveau des formes que de la structure des trames qui forment l’image. L’œil se promène à toutes les échelles.
En conséquence, la manière de croiser les traits influence la dynamique du regard.
Si ce traitement est trop anarchique, il peut y avoir surcharge et perte d’attention.
Un schéma familier peut donc aider à fluidifier la lecture.

 

Part d'intention

 

Je parle souvent de la part d’intention pour aborder une création.
J’imagine qu’au cours des siècles plus anciens, celle-ci prédominait, au moins dans la culture occidentale.
De nos jours, je pense qu’elle se relaye avec l’instinct d’improvisation, une partie inconsciente de notre esprit qui se lâche dans des circonstances euphoriques et peut donner un élan créatif.
C’est une manifestation de soi moins intentionnelle mais qui puise son inspiration à la même source.
On ne déconnecte pas un cerveau à heure fixe pour le rallumer le lendemain matin. Dés l’instant ou nous sommes investi d’un projet, toute notre énergie se focalise pour le réaliser. Comme pour tout le reste du fonctionnement de notre corps, cela se passe à différents niveaux de conscience.
Songez que sans oreille interne, vous auriez des vertiges à ne pas pouvoir tenir debout, pourtant, celle-ci exerce ses fonctions à votre insu. Il en est de même avec l’inspiration, à condition de s’impliquer « corps et âme ».

 

De nos jours, nous avons élargi notre perception du monde extérieur. La figuration cohabite avec l’abstraction. Autrement dit, nous acceptons de ne pas donner un sens rationnel à tout ce que nous voyons ou ressentons. Cette ouverture d’esprit est une porte à double battants qui peut nous laisser sans repères. En conséquence notre raison peut être reléguée à un rôle subalterne et nos sens s’en trouver extravertis.
Pour bien jouer le jeux, chacun d’entre nous doit se fabriquer ses propres critères pour établir son échelle de valeur. La vérité esthétique n’est plus universelle, mais individuelle.

Aller jusqu'au bout

 

Si je devais vouer un culte, ce serait à l’accomplissement. Je tire une grande fierté d’aller jusqu’au bout.

Quand on aborde un projet en sachant qu’on va y consacrer plusieurs mois, il y a de quoi être pris de vertige. Pour y arriver, l’impatience doit impérativement être muselée. Trop de précipitation pourrait nuire à la qualité. Il faut voir ça comme un voyage initiatique dont chaque distance parcourue est porteuse d’enseignement.

Si la destination finale est importante, elle marque aussi la fin de l’aventure et vouloir s’y projeter le plus vite possible reviendrait à transformer l’œuvre finale en coquille vide.

 

Entreprendre une création, c’est ouvrir une porte vers l’intérieur de soi. Il n’y aura pas que des instants magiques, mais certains le seront. Des instants exaltants où toutes les conditions sont alignées pour nous conduire à nous dépasser.

Je me dit que même assis à ma table de travail en toute sédentarité, je peux moi aussi, à l’instar des compétiteurs sportifs avoir mes poussées d’adrénaline rien que par une émulation de la pensée.

Ce sont ces petits électrochocs qui méritent d’être vécus, d’autant plus si l’émotion peut ensuite être partagée.

Instant "I"

 

Alors voila,

nous sommes à l’instant « I » où je prend la décision de créer une œuvre d’Art.
Mon cerveau est entièrement vide. Pas la moindre idée à l’horizon. Comment m’y prendre pour avancer ?
Je sais déjà que le résultat final n’est pas prévisible à ce stade. Le voyage n’a pas encore commencé.
Je peux chercher une bonne idée qui sera le moteur de ma progression.
Je peux aussi me lancer en jetant des gestes sur le papier et en tentant d’y apercevoir comme dans le marc de café les lignes directrices de ma future composition.
Je peux réunir de la documentation et faire une synthèse.
Tous ces chemins sont praticables et portent en eux leur limite.
L’important est d’agripper quelque chose de tangible, assez solide pour nous aider à franchir le premier cap. Quand le cerveau se met en route, il a besoin d’un marchepied (ou d’un coup de démarreur). La suite est déjà le résultat d’une réflexion ou d’un élan.

Quand je dis que le cerveau est entièrement vide au départ, ce n’est pas tout à fait vrai. Tout ce qui a précédé dans ce domaine a laissé des traces. L’expérience qui en résulte est à double tranchant.
Elle peut faciliter l’entrée en action et s’escamoter au profit de la nouveauté ou servir de béquilles en offrant un confort tel qu’on a envie de rester estropié à vie.
Certains artistes ont une manière de produire bien à eux tellement bien rodée et avec des résultats si flatteurs, qu’ils n’éprouvent plus l’envie d’explorer de nouveaux territoires.
Si la réussite empêche d’avancer, je ne suis pas menacé. En appréhendant de nouveaux moyens, je me donne une chance d’échapper à mes anciennes routines.
Tant que j’en ai pas acquis de nouvelles, je suis en roue libre, suspendu quelque part dans le vide.
Ce manque de repère est à la fois grisant et inquiétant (la liberté est inquiétante).
J’ai rarement ressenti l’angoisse de la page blanche car elle est la conséquence d’une pression qu’on s’inflige à soi-même ou que d’autres impératifs produisent sur nous.
J’ai toujours quelques idées en réserve et je ne suis pas prêt à m’engager au-delà de mes capacités.

 

La création devrait être synonyme d’accomplissement.